Psychologues projectivistes: vous avez votre Société!

Psychologues projectivistes : vous avez votre Société!

Par : Raphaële Noël, M.Ps., psychologue clinicienne
et Silvia Lipari, M.A., psychologue clinicienne

Les méthodes projectives : décriées ou adulées

Au fil du temps, les méthodes projectives ont perduré malgré les fréquents courants d’impopularité qui leur ont été adressés, tant sur le plan de la satisfaction empirique qu’au niveau de l’orientation théorique qui les sous-tend.  Souvent taxées de non-scientifiques voire d’ésotériques, les méthodes projectives sont peu connues, dénigrées ou même craintes. Par d’autres, elles sont magnifiées et cette idéalisation alimente d’autant plus les critiques des détracteurs.

Actuellement, dans nos universités, ce champ d’expertise est délaissé au profit des méthodes psychométriques dont l’analyse objective est décrite comme la seule pertinente.  Les tests projectifs sont pourtant largement utilisés : par les psychologues travaillant dans le système de santé publique et par les experts appelés à décrire la personnalité des gens cités à comparaître devant les tribunaux.  Nous constatons un décalage important entre l’impopularité des méthodes projectives dans les milieux d’enseignement et leur utilisation répandue dans la pratique professionnelle courante.

Par exemple, le Rorschach, conçu en 1921, est l’instrument de mesure qui se situe au premier rang des tests projectifs et au troisième rang d’une batterie de tests complète.  Chez nos voisins américains, 80 % des psychologues utilisent le Rorschach dans leur pratique.  Quant au TAT, il est largement pratiqué depuis sa création en 1935.  Les projectivistes américains et européens continuent à développer leur expertise sur différents modèles d’analyse appliqués aux méthodes projectives.  À elle seule, la méthode d’analyse du discours du « Groupe de Lausanne » dénombre, jusqu’à aujourd’hui, plus de 160 publications.

Quant à l’adulation des méthodes projectives, le Rorschach soulève, d’une part, une certaine fascination dans la population, d’où les multiples références au test dans les films, les publicités et les romans. Cette médiatisation a eu comme effet pervers de donner à ce test et leurs utilisateurs un coté « cliché », voire ridicule.  D’autre part, chez certains professionnels, l’idéalisation aveugle de cet instrument a conduit à des hyper-interprétations simplistes dont on entend les échos, notamment dans l’affaire d’Outreau en France dans laquelle les dérapages interprétatifs de certains experts utilisant le Rorschach, ont soulevé de vives, mais pertinentes, protestations.

Entre l’anathème jeté sur les épreuves projectives – jugées comme non-scientifiques – et l’adulation – portant certains à les utiliser comme une boule de cristal – ces tests se situent au plus près de la réalité clinique et ont su répondre au fil des ans aux besoins des différents milieux de travail qui se retrouvent face à divers tableaux psychopathologiques.  On peut penser que la fréquence de leur utilisation sera augmentée maintenant que les psychologues peuvent établir un diagnostic psychologique. En somme, les méthodes projectives existent depuis longtemps et continuent de se développer de façon active. Les méthodes projectives semblent être faites pour durer!

Les méthodes projectives et la question de la validité

Ce n’est que tout récemment, dans le cadre du nouveau Code de Déontologie à paraître, que l’Ordre des Psychologues du Québec reconnaît aux psychologues le devoir de se soumettre « aux règles de l’art en psychologie », c’est-à-dire aux principes qui ont cliniquement fait leurs preuves, en plus des principes scientifiques généralement reconnus (Psychologie Québec, mai 2006). Nous pouvons affirmer qu’une démarche d’analyse clinique rigoureuse a autant de valeur en terme de validité qu’une méthode basée sur des principes statistiques. En effet, la présence de chiffres ne garantit pas la rigueur de la méthode et leur absence n’est pas un argument valable pour rejeter la nature scientifique de la démarche. Ce qui garantit la valeur d’une approche qualitative réside, d’une part, dans la référence constante, au cours de l’analyse, à un cadre théorique solide balisant ainsi la part de l’intuition dans l’inférence clinique. D’autre part, la convergence des données recueillies vient appuyer et confirmer ces inférences. Voilà pourquoi, nous sommes d’avis que l’apprentissage des méthodes projectives doit s’inscrire dans une démarche de formation à long terme.

Soulignons au travers ces différents questionnements concernant les méthodes projectives dans une approche qualitative, nous retrouvons à l’égard de ces méthodes un mouvement d’oscillation reprenant, semble-t-il, le clivage classique à l’égard de la reconnaissance de l’inconscient. Au fond, le débat n’est donc pas autour d’une question de validité de méthode, mais renvoie plutôt à un débat d’orientation théorique. En effet, choisir d’utiliser les méthodes projectives d’une manière qualitative, c’est se rallier théoriquement à l’hypothèse de l’inconscient et des conséquences qu’elle implique.

Que sont les méthodes projectives?

Elles sont basées sur une tâche d’intégration entre un processus de perception et un processus de projection devant la présentation de planches dont le niveau de structuration varie d’un test à l’autre (ex. : Rorschach vs TAT).  L’hypothèse théorique sous-jacente est la suivante : la spécificité de cette tâche d’intégration est différente pour chaque sujet selon sa personnalité. Cette spécificité s’observe dans l’articulation de la réponse ( ce qui est dit et comment c’est dit) et nous renseigne sur les caractéristiques du fonctionnement psychique du sujet en question.

Référons-nous à l’image de l’iceberg : évaluer le fonctionnement psychique de l’individu correspondrait à s’intéresser à la partie immergée et se ferait à l’aide des méthodes projectives, tandis que les questionnaires et grilles d’évaluation (comme le MMPI et le MCMI) s’adresseraient à la partie visible du même iceberg.  Ainsi, l’épreuve projective – tel un sous-marin – permet d’explorer les fondements et la dynamique de la personnalité, alors que le test objectif (questionnaire), tel un bateau, permet de décrire la symptomatologie d’un sujet.

Les méthodes projectives servent donc à comprendre le fonctionnement psychique. Avant tout, elles permettent une réflexion différentielle sur les modalités des organisations psychiques, qui relèvent aussi bien de la normalité que de la pathologie.  Ensuite, elles rendent possible la recherche de sens que peuvent prendre les manifestations comportementales ou symptomatiques, telles que mesurées par les méthodes objectives; l’accent est mis sur l’explication du symptôme plutôt que le symptôme lui-même. En conséquence, les méthodes projectives servent à intégrer le comportement et le symptôme à une vision globale du fonctionnement psychique et permettent d’établir un diagnostic structurel de la personnalité. En d’autres mots,un trouble de comportement prendra un sens précis et conduira à un pronostic et à un traitement différents, suivant l’organisation de la personnalité dans laquelle le sujet évalué s’inscrit.

Comment les méthodes projectives s’articulent-elles avec le test d’habileté intellectuelle

Pour poursuivre avec la même idée d’une vision globale du fonctionnement de l’individu, les épreuves projectives s’articulent également avec les méthodes objectives mesurant le fonctionnement cognitif, comme les tests d’intelligence. La conjugaison de ces deux tests permet d’aller plus loin dans la précision du diagnostic différentiel. En effet, lorsque le fonctionnement intellectuel est altéré, il est capital de pouvoir faire la part de ce qui renvoi à une difficulté essentiellement cognitive, de ce qui relève de facteurs affectifs.  Par exemple, des difficultés en mathématiques chez un enfant peuvent soit provenir d’un trouble d’apprentissage spécifique, soit relever d’une anxiété de performance ou d’autres aspects affectifs, en lien avec sa personnalité. Les modalités d’intervention ne seront pas les mêmes, suivant l’hypothèse qui sera confirmée par les résultats de l’évaluation psychologique complète.

Pour revenir à l’analogie de l’iceberg, nous pouvons comprendre combien ces deux types d’outils (projectifs et objectifs) permettent d’accéder à une vision globale de la personnalité et peuvent donc être complémentaires.  Les deux niveaux d’analyse ont leur importance, même si le courant actuel voit comme seule méthode légitime l’évaluation qui s’adresse à la partie visible et tangible de la personnalité.

Historique de la Société Québécoise des Méthodes Projectives

La Société Québécoise des Méthodes Projectives (SQMP) est une organisation à but non lucratif, fondée en 1992 par Maurice Meunier et coll. Concepteur de l’épreuve graphique à thèmes suggérés « le MEDTS », monsieur Meunier fut professeur à l’Université Laval durant de longues années.

La SQMP est, depuis sa constitution, membre de la Société Internationale du Rorschach (SIR) et des méthodes projectives.  Elle organise plusieurs colloques par an au Québec, tout en ayant le souci de promouvoir un lien avec les colloques organisés tous les trois ans par la SIR, alternativement en Europe et en Amérique. Elle donne également accès au bulletin annuel de la SIR et au Roschachiana (ouvrage répertoriant les articles internationaux significatifs de l’année en cours). La SQMP a aussi invité des projectivistes renommés d’Europe : Nina Raush de Traubenberg qui a été longtemps présidente de la Société française, Frieda Rossel une des fondatrices du Groupe de Lausanne et Pascal Roman de l’Université de Lyon.

Dès 1996 une tradition, héritée de la Société Internationale, s’est perpétuée au sein de la SQMP : « L’analyse à l’aveugle ».  Cet exercice clinique représente un réel défi aux différents conférenciers et donne l’occasion de partager l’analyse approfondie du fonctionnement psychique d’un sujet examiné à l’aide des tests projectifs, quelque soit le modèle théorique employé.  Des protocoles de tests sont donc proposés à des projectivistes chevronnés qui, à l’aveugle – c’est-à-dire sans rien savoir de la personne évaluée – analysent le matériel projectif afin d’évaluer le fonctionnement psychique du sujet et la dynamique de sa personnalité. Nous faisons le constat sans cesse renouvelé que, quelque soient les divergences théoriques, l’analyse clinique des méthodes projectives par les différents conférenciers convergent vers une compréhension similaire du sujet, ce qui fait la démonstration de la pertinence de ces méthodes comme instruments d’évaluation.  Les débats soulevés sont stimulants et enrichissants et nous amènent à raffiner les concepts et l’analyse d’une problématique clinique spécifique.

Depuis 2000, les colloques s’organisent sur deux journées autour d’un thème principal, permettant l’approfondissement du sujet par plusieurs conférenciers : « le dessin d’enfant » (novembre 2002), « la paranoïa » (mai 2004), « la perversion » (mai 2005), « la névrose » (mai 2006), « l’articulation des méthodes projectives et objectives » (mai 2007).  Depuis 2004, les conférences présentent une œuvre artistique illustrant le thème du colloque (une nouvelle littéraire, des œuvres d’un peintre, des extraits d’un film).

Enfin, depuis 2006, une nouvelle orientation se dessine au sein de la SQMP, en réaction à un mouvement critique de plus en plus présent à l’endroit des méthodes projectives.  La société s’est donc donné le mandat de défendre la pertinence des méthodes projectives dans le processus de l’examen psychologique.

Services offerts aux membres de la SQMP

La SQMP s’adresse à tous les psychologues et étudiants en psychologie, quelque soit leur niveau d’expérience, débutant ou expérimenté.  Elle propose des activités annuelles : des colloques, des analyses à l’aveugle, des ateliers, des forums de discussion (site internet et ateliers) ainsi qu’une activité festive de fin d’année proposant un discours de clôture du président et une tribune libre pour les membres.

Ouverture au débat sur notre site

Nous désirons vous entendre.  N’hésitez pas à venir communiquer et partager vos commentaires et idées à la suite de cet article.  Site WEB : www.sqmp.org